Edition 2017



Éducation ...







Jean Jaurès
 
Lettre aux instituteurs et institutrices
( La Dépêche de Toulouse, 15 janvier 1888.)


Vous tenez en vos mains 
l'intelligence et l'âme des enfants ;
vous êtes responsables de la patrie.


Les enfants qui vous sont confiés 
n'auront pas seulement à écrire, 
à déchiffrer une lettre,
à lire une enseigne au coin d'une rue, 
à faire une addition et une multiplication.


Ils sont Français et ils doivent 
connaître la France,
sa géographie et son histoire : 
son corps et son âme.


Ils seront citoyens et ils doivent 
savoir ce qu'est une démocratie libre,
quels droits leur confère, 
quels devoirs leur impose 
la souveraineté de la nation.


Enfin ils seront hommes, 
et il faut qu'ils aient une idée de l'homme,
il faut qu'ils sachent 
quelle est la racine de nos misères : 
l'égoïsme aux formes multiples ;
quel est le principe de notre grandeur : 
la fermeté unie à la tendresse.


Il faut qu'ils puissent se représenter 
à grands traits l'espèce humaine
domptant peu à peu les brutalités 
de la nature et les brutalités de l'instinct,
et qu'ils démêlent les éléments principaux 
de cette œuvre extraordinaire
qui s'appelle la civilisation.


Il faut leur montrer 
la grandeur de la pensée ; 
il faut leur enseigner le respect
et le culte de l'âme en éveillant en eux 
le sentiment de l'infini qui est notre joie,
et aussi notre force, car c'est par lui 
que nous triompherons du mal,
de l'obscurité et de la mort.


Eh ! Quoi ? Tout cela à des enfants !


Oui, tout cela, 
si vous ne voulez pas fabriquer 
simplement des machines à épeler ... 


J'entends dire : 
« À quoi bon exiger tant de l'école ?


Est-ce que la vie elle-même 
n'est pas une grande institutrice ?


Est-ce que, par exemple, 
au contact d'une démocratie ardente,
l'enfant devenu adulte, ne comprendra pas 
de lui-même les idées de travail,
d'égalité, de justice, de dignité humaine 
qui sont la démocratie elle-même ?


Je le veux bien, quoiqu'il y ait encore 
dans notre société, qu'on dit agitée, 
bien des épaisseurs dormantes 
où croupissent les esprits.


Mais autre chose est de faire, 
tout d'abord, amitié avec la démocratie 
par l'intelligence ou par la passion.


La vie peut mêler, dans l'âme de l'homme, 
à l'idée de justice tardivement éveillée,
une saveur amère d'orgueil blessé 
ou de misère subie, un ressentiment 
ou une souffrance.


Pourquoi ne pas offrir la justice 
à nos cœurs tout neufs ?


Il faut que toutes nos idées 
soient comme imprégnées d'enfance,
c'est-à-dire de générosité pure et de sérénité.


Comment donnerez-vous à l'école primaire 
l'éducation si haute que j'ai indiquée ?


Il y a deux moyens.


Tout d'abord que vous appreniez 
aux enfants à lire avec une facilité absolue, 
de telle sorte qu'ils ne puissent plus l'oublier
de la vie, et que dans n'importe quel livre 
leur oeil ne s'arrête à aucun obstacle.


Savoir lire vraiment sans hésitation,
comme nous lisons vous et moi, 
c'est la clef de tout ...


Sachant bien lire, l'écolier, 
qui est très curieux, aurait bien vite,
avec sept ou huit livres choisis, 
une idée très haute 
de l'histoire de l'espèce humaine,
de la structure du monde, 
de l'histoire propre de la terre dans le monde,
du rôle propre de la France dans l'humanité.


Le maître doit intervenir 
pour aider ce premier travail de l'esprit ;
il n'est pas nécessaire qu'il dise beaucoup, 
qu'il fasse de longues leçons ;
il suffit que tous les détails qu'il leur donnera 
concourent nettement à un tableau d'ensemble.


De ce que l'on sait de l'homme primitif 
à l'homme d'aujourd'hui,
quelle prodigieuse transformation !


Et comme il est aisé à l'instituteur, 
en quelques traits, de faire,
sentir à l'enfant l'effort inouï 
de la pensée humaine !


Seulement, pour cela, il faut 
que le maître lui-même
soit tout pénétré de ce qu'il enseigne.


 Il ne faut pas qu'il récite le soir 
ce qu'il a appris le matin ;
il faut, par exemple, qu'il se soit fait en silence
une idée claire du ciel, du mouvement des astres ;
il faut qu'il se soit émerveillé tout bas 
de l'esprit humain qui, trompé par les yeux, 
a pris tout d'abord le ciel 
pour une voûte solide et basse,
puis a deviné l'infini de l'espace 
et a suivi dans cet infini
la route précise des planètes et des soleils ;
alors, et alors seulement, 
lorsque par la lecture solitaire et la méditation,
il sera tout plein d'une grande idée 
et tout éclairé intérieurement,
il communiquera sans peine aux enfants, 
à la première occasion,
la lumière et l'émotion de son esprit.


Ah ! Sans doute, 
avec la fatigue écrasante de l'école, 
il est malaisé de vous ressaisir ;
mais il suffit d'une demi-heure par jour 
pour maintenir la pensée à sa hauteur
et pour ne pas verser dans l'ornière du métier.


Vous serez plus que payés de votre peine,
car vous sentirez la vie de l'intelligence
s'éveiller autour de vous.


Il ne faut pas croire que ce soit proportionner 
l'enseignement aux enfants que de le rapetisser.


Les enfants ont une curiosité illimitée,
et vous pouvez tout doucement
les mener au bout du monde.


Il y a un fait que les philosophes expliquent 
différemment suivant les systèmes,
mais qui est indéniable : 
« Les enfants ont en eux des germes 
de commencements d'idées. » 


Voyez avec quelle facilité 
ils distinguent le bien du mal,
touchant ainsi aux deux pôles du monde ; 
leur âme recèle des trésors à fleur de terre ;
il suffit de gratter un peu pour les mettre à jour.


Il ne faut donc pas craindre de leur parler 
avec sérieux, simplicité et grandeur.


Je dis donc aux maîtres pour me résumer :
lorsque d'une part 
vous aurez appris aux enfants
à lire à fond, et lorsque, d'autre part,
en quelques causeries familières et graves,
vous leur aurez parlé des grandes choses 
qui intéressent la pensée 
et la conscience humaine, 
vous aurez fait sans peineen quelques années 
oeuvre complète d'éducateurs.


Dans chaque intelligence il y aura un sommet,
et, ce jour-là, bien des choses changeront.

...

Sources :